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100- 01/05/2026 À l’occasion d’un voyage en Chine, quelques réflexions sur l’empowerment dans un pays où chacun est sous contrôle. La Chine contemporaine s’est progressivement organisée autour d’un contrôle social omniprésent, où chaque comportement semble pouvoir être observé, anticipé et corrigé. Déployée à l’échelle d’une nation grâce aux technologies numériques, à la vidéosurveillance et à l’intelligence artificielle, cette frénésie de surveillance fait de la société chinoise une illustration saisissante — presque caricaturale — de la pensée de Michel Foucault, tout en rappelant de manière troublante l’univers totalitaire imaginé par George Orwell dans 1984. Derrière l’efficacité affichée du modèle chinois se pose alors une question essentielle : que devient l’autonomie individuelle et collective dans une société où le contrôle tend à devenir permanent ?

Dans les rues comme dans les parcs, des grappes de caméras captent les moindres déplacements. Même à bord des véhicules, plusieurs dispositifs coexistent : une caméra orientée vers le chauffeur et le guide, une autre vers les passagers, sans compter celles dédiées à la circulation auxquelles il faut encore ajouter les capteurs embarqués. Avec la reconnaissance faciale et l’intelligence artificielle, le système semble fonctionner en continu, prêt à signaler le moindre écart.

« Souriez ! vous êtes filmés » — sauf qu’ici, l’injonction change de nature. « Alors surtout ne souriez pas ! » car si on braque un objectif sur vous c’est que vous êtes considérés comme potentiellement suspects. Un système efficace puisque la Chine est largement reconnue comme l’un des pays les plus sûrs au monde, s’est enorgueilli Qi Yanjun, vice-ministre chinois de la Sécurité publique lors d’une allocution, le 23 juillet 2025 (1)

Mais cette efficacité a un prix : l’intériorisation du contrôle

Face à cet « œil » permanent qui vous tient dans sa ligne de mire, chacun ajuste son comportement. Un réflexe presque pavlovien s’installe : on se corrige avant même d’avoir transgressé. Ne pas courir, ne pas sortir du cadre, ne pas improviser. Dès 1975, Foucault décrivait ce pouvoir diffus, dont « la force réside dans le fait qu’il n’intervient jamais » — parce que déjà intégré par les individus eux-mêmes.

La comparaison avec nos propres pratiques est éclairante : en France, on ralentit à l’approche d’un radar. En Chine, le radar est partout — et il ne s’intéresse pas qu’à votre vitesse. Pendant notre séjour au Yunnan, un article du Monde du 21 avril 2026 (3) rapportait le cas d’un cycliste verbalisé par reconnaissance faciale pour avoir roulé quelques dizaines de mètres sur un trottoir afin de gagner du temps.

Ce « recadrage » permanent ne se contente pas de réguler les comportements : il façonne les mentalités. Il installe une aversion pour l’imprévu, pour le risque, pour toute forme de déviation. Même les loisirs en portent la trace. Des balades à cheval proposées aux adultes se font uniquement au pas, avec une personne tenant les rênes. Objectif : zéro risque. Résultat : zéro liberté, et bien souvent zéro plaisir.

Dans ces conditions, parler d’empowerment relève presque du paradoxe. L’empowerment suppose précisément la possibilité de faire un pas de côté, de décider, d’expérimenter, de se tromper — autrement dit, d’exercer un pouvoir réel sur sa propre trajectoire.

Or la culture du contrôle s’infiltre aussi dans les relations humaines. La responsable de notre agence de voyage intervenait en temps réel à la moindre sollicitation, avec une efficacité impressionnante. Mais l’hyper-réactivité suscite un doute : nos demandes pourraient-elles avoir des conséquences sur les guides locaux si leurs prestations étaient jugées insatisfaisantes ? Derrière l’injonction de la qualité du service plane une pression invisible et diffuse.

Et pourtant, même dans ce système très structuré, des formes de micro-résistance apparaissent.

Beaucoup de jeunes — femmes comme hommes — portent des masques couvrant entièrement le visage, parfois couleur chair. Officiellement, ils protègent du soleil. Officieusement, ils brouillent aussi les dispositifs de reconnaissance faciale. Une manière discrète de reprendre un peu de contrôle sur son identité. Comme une réponse silencieuse : « Je te surveille en train de me surveiller et tu ne me reconnais pas ».

Beaucoup de jeunes portent des masques couvrant intégralement le visage – peut-être un moyer d’échapper au contrôle. ©mgf

C’est peut-être là que se joue, malgré tout, une forme d’empowerment : dans ces interstices, ces ajustements, ces stratégies d’évitement qui permettent de préserver une part d’indépendance, tout en acceptant le cadre.

C’est peut-être là que se joue, malgré tout, une forme d’empowerment : dans ces interstices, ces ajustements, ces stratégies d’évitement qui permettent de préserver une part d’indépendance, tout en acceptant le cadre.

Reste une question centrale : que produit, à long terme, un régime de contrôle social permanent ? Lorsque les individus intériorisent les normes au point de s’autocensurer avant même d’agir, que deviennent la créativité, l’initiative, la capacité à s’émanciper d’un carcan trop contraignant ? À vouloir éradiquer toute déviance, la logique sécuritaire finit par affaiblir ce qui fait la vitalité humaine et collective : la pensée indépendante, l’imprévu, le zest de folie, l’esprit critique, le désaccord, et la capacité d’inventer d’autres possibles.

Jusqu’où une société peut-elle accepter l’exploitation systématique des données personnelles — sans transparence sur leurs usages, qu’ils soient politiques ou économiques, sans véritables contre-pouvoirs ni garanties ?

L’enjeu va bien au-delà de la seule défense des libertés individuelles ou du respect de la vie privée. Il touche à la confiance collective. Car une société placée sous surveillance permanente risque aussi de devenir une société de défiance, où chacun se conforme (ou feint de se conformer) davantage qu’il ne participe. L’ordre finit par étouffer l’élan vital, cette étincelle subversive qui rend l’existence plus légère, attise le désir d’agir ensemble et donne à la vie collective sa force créatrice.

Sans droit à l’écart, il n’y a ni sujet autonome, ni société pleinement vivante.

Marie-Georges Fayn

(1) M. Qi a fait cette déclaration sur les réalisations dans le domaine de la sécurité publique au cours de la période du 14e Plan quinquennal (2021-2025) lors d’une conférence de presse organisée par le Bureau d’information du Conseil des Affaires d’Etat. Selon M. Qi, les organes de sécurité publique ont largement contribué à faciliter le développement de haute qualité de la Chine, en préservant la sécurité publique avec détermination. Grâce à leurs efforts, la Chine a maintenu l’un des taux les plus bas pour les affaires criminelles mortelles, les taux les plus bas pour les infractions pénales et le moins de cas impliquant des armes à feu et des explosifs. https://french.xinhuanet.com/20250723/32a9f7346f484b55900ce31691542d21/c.html

(2) Foucault, M. (1975). Surveiller et punir : Naissance de la prison, Paris, Edition Gallimard, « Bibliothèque des Histoires ».

(3) https://www.lemonde.fr/international/article/2026/04/21/les-chinois-decouvrent-les-amendes-par-reconnaissance-faciale_6681915_3210.html

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