George Sand en SUPERSAND -Affiche des journées du matrimoine en Région Centre-Val de Loire, 2020 ©HF
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On aurait aimé croire le monde de la culture au-dessus des inégalités de genres, du harcèlement sexiste et de la survivance du patriarcat. Malheureusement il n’en est rien. Aux avant-postes de la création comme dans les autres secteurs, les mêmes travers font obstacle aux principes d’égalité femmes-hommes, mais de manière plus pernicieuse encore. En effet, jusqu’à la publication des chiffres saisissants recueillis par Reine Prat en 2006 1-2-3, personne ne semblait s’émouvoir de la minorisation des femmes dans l’art. Depuis cette révélation, embarrassante pour ce qu’elle sous-entend de déni et de soumission aux règles tacites de la domination masculine, une fédération a pris en main le sujet. Le collectif HF a fait de la collecte de données chiffrées son cheval de bataille. « Les statistiques très précises que nous réunissons région par région donnent une juste mesure de la réalité et une présentation fidèle du fonctionnement du système et de sa lente évolution. Réunir ces données et les publier est pour nous une manière de maintenir la pression sur les décideurs qui ne peuvent plus nier ni sous-estimer l’ostracisme envers les femmes.» déclarent Charlotte Bartissol, Vice-Présidente et Florence Leclerc, Secrétaire de l’antenne HF du Centre-Val de Loire. Chaque année, telles des vigies, elles réunissent des statistiques qui interpellent et ébranlent nos convictions… Ce dysfonctionnement sociétal, preuves à l’appui, est à l’origine de leur mouvement qui milite pour l’égal accès et l’égale place des femmes dans les métiers de la culture.

Notre engagement à HF, collectif engagé sur les questions d'égalité dans le secteur culturel, s'inscrit dans un engagement plus large
contre toutes les inégalités et discriminations qui touchent les femmes et les minorités dans le monde. C'est une pierre à un édifice
complexe où les situations ne sont pas les mêmes selon l'environnement social, politique, géographique. 
Notre vigilance et notre détermination au quotidien renforce notre action qui œuvre pour un monde plus juste, plus respectueux, 
égalitaire et divers, un monde où toutes les injustices sont dénoncées et combattues. 
Charlotte Bartissol et Florence Leclerc, HF Centre-Val de Loire

Deux siècles après la déclaration des droits de la femme et de la citoyenne prononcée par Olympe de Gouges (1792), 50 ans après la création du Mouvement de la Libération de la Femme (1970), 14 ans après le lancement du mouvement #MeToo et 4 ans après #BalanceTonPorc, force est de constater la persistance des questions de discrimination, d’invisibilité, d’inégalité à l’encontre des femmes. Les injustices sociales se poursuivent dans tous les secteurs et de manière stupéfiante, dans le milieu culturel que l’on pensait au-dessus de tout soupçon. Perçu comme libérateur et avant-gardiste, le monde des arts et spectacles n’a pourtant eu de cesse de « cultiver l’entre-soi », tel « un bastion d’hommes blancs, cis-hétéros, issus des classes moyennes et supérieures, y compris dans des professions fortement féminisées comme le livre. » (Reine Prat, 20092)

Compter pour ne pas s’en laisser conter (4)

Quelques chiffres donnent la juste mesure d’une discrimination que l’on croirait d’un autre âge. Alors que sur 10 étudiant.e.s en écoles d’art, 6 sont des femmes. Quelques années plus tard elles ne seront plus que 4 sur 10 adultes à se déclarer en tant qu’artistes et plus que 2 sur 10 à recevoir des fonds publics, et enfin une seule sur 10 sera récompensée. Phénomène étrange que cette invisibilité, cette « évaporation des femmes dans le monde de la culture » selon les termes de Raphaëlle Doyon5.

Féminisation du langage…. la place du féminin dans la langue française et l’écriture inclusive – BD ©Maïté Verjux
https://selfpower-community.com/wp-content/uploads/2021/10/21080096-FEMINISATION_LANGAGE_A3_final.pdf

Les artistes femmes sont moins nombreuses, moins payées, moins aidées, moins programmées, moins récompensées, moins dirigeantes aussi 6. Ce triste constat vaut aussi pour la région Centre-Val de Loire où les chiffres attestent la même sous-représentation. Sur 10 artistes programmés, 3 seulement sont des femmes. La discrimination est particulièrement prégnante en musique, classique et actuelle et dans le théâtre. « Vous ne trouverez aucune femme à la tête les scènes culturelles employant plus de 50 personnes. Il n’y en a pas non plus une seule qui soit responsable technique. Quant aux femmes-cadres, elles sont aussi deux fois moins nombreuses que les hommes. Et parlons du salaire, à poste égal et compétences égales, une femme artiste gagne en moyenne 18 % de moins qu’un homme. Ces statistiques ont été un choc pour le milieu culturel qui a pris conscience de la violence systémique exercée à l’encontre des femmes. Le monde des arts qui pense éclairer l’humanité et croit avoir toujours un temps d’avance, a du mal à se reconnaître dans le miroir que nous lui tendons » déplorent Charlotte Bartissol et Florence Leclerc


« La connaissance précise de la réalité constitue le point de départ d’une politique volontariste : objectiver les propos, rendre visible l’invisible et combattre l’ignorance sur ce sujet sont les conditions de la mobilisation de tous et de l’action. » Mouvement HF-Fédération inter-régionale pour l’égalité femmes-hommes dans les arts et la culture


« La musique classique par exemple, reste un milieu violent et doit encore faire son #MeToo. La carrière des musiciens et musiciennes progresse par validation de leurs pairs. Ce qui laisse la porte ouverte aux relations d’emprise et de chantages perpétuels. Ces manœuvres se déroulent dans l’univers feutré des salles de concert, il en va de même pour le théâtre » dénonce Charlotte Bartissol. Mais des changements sont à l’œuvre qui augurent de jours plus sereins. Ainsi, le Centre National de la Musique ne finance désormais que les projets soumis par des porteur·ses qui ont suivi une formation sur la prévention des violences sexistes et sexuelles. Le souci d’égalité oblige aussi à fonctionner autrement. Aujourd’hui les auditions pour intégrer les orchestres se déroulent à l’aveugle, le ou la candidate joue derrière un paravent. On ne sélectionne que sur l’oreille. Avec ce système on a pu constater un nombre plus élevé de femmes. Cette pratique venue du d’un pays anglo-saxon s’est aujourd’hui généralisée1 !

Il faut aller plus loin, l’effort passe aussi par la prise de conscience du fait que certains instruments sont genrés comme le trombone ou la trompette « culturellement » réservés aux hommes et qu’encore peu de petites filles choisissent au conservatoire.

Atelier Wikipedia ÉgalitéS pour féminiser l’encyclopédie numérique et annonce de l’exposition “Illustres Inconnues de Touraine” © HF https://www.facebook.com/HFCVL

HF en Centre-Val de Loire

Créée en 2017, HF Centre-Val de Loire rassemble des professionnel·le·s du secteur des arts et de la culture de la région. Le collectif qui s’est donné pour but d’atteindre enfin une égalité réelle et la parité, mobilise ses forces pour éveiller les consciences. Ses moyens : la publication régulière des chiffres clés de la discrimination comme on l’a vu plus haut, la valorisation du matrimoine et la revendication d’une éga-conditionnalité. Explications…

Les enjeux de l’éga-conditionnalité
En France, la politique culturelle publique française repose sur l’Etat et les collectivités à hauteur de 23 milliards € par an -14 milliards € pour l’Etat, 9 milliards pour les collectivités territoriales. HF plaide pour que soit appliqués des critères d’éga-conditionnalité. C’est-à-dire pour conditionner les financements publics au respect de l’équilibre hommes femmes à tous les niveaux, de l’égalité des rémunérations pour le même emploi et à la lutte contre le harcèlement et la violence à l’encontre des femmes. « Concernant les quotas, il va falloir que les hommes renoncent à leurs privilèges. Sur un nombre fini de décideurs, on ne va pas pouvoir rajouter des femmes sans enlever des hommes. Pour que les choses avancent à un rythme plus soutenu, je milite pour la manière forte en faveur des quotas. » précise Charlotte Bartissol.

Les matrimoines
Imaginées en 2014, les journées du matrimoine rappellent l’apport des femmes à notre civilisation. Pour lutter contre la mémoire discriminante des anthologies, des musées, des manuels scolaires, et rendre aux femmes l’hommage qui leur est dû, il faut changer le vocabulaire de la création et notre façon d’appréhender l’histoire des arts. Ce rendez-vous annuel ne se substitue pas aux scènes nationales mais vise à agi- ter les consciences. Les créatrices, compositrices, peintresses… sont mises à l’honneur dans tous les lieux culturels de la région.
Dans la même veine, HF initie un nouveau projet de publication régulière sur Wikipédia où sont présentées les grandes figures féminines de la région issues de la création, de la recherche. « Un travail d’exégète, histoire de rétablir un peu la balance. Nous avons notamment créé en septembre la page consacrée à Reine Prat» précise Charlotte Bartissol. « On milite aussi pour que les élu·es donnent des noms de femmes aux rues, les responsables de lieux culturels donnent des noms de femmes aux salles des conservatoires… » insiste Florence Leclerc.


HF s’est-elle exprimée sur la prestation radicale de Corinne Masiero lors des César 2021 ?
« Je ne la qualifierai pas de « radicale ». Qu’est-ce qu’un féminisme radical ? Mon positionnement est de ne jamais dévaloriser la parole ou l’action d’une femme en public. D’abord parce que ce genre de prise de position, au mieux incite à réfléchir, au pire ne fait que choquer. Le féminisme ne tue pas alors que le machisme tue tous les jours. Aussi, quand les femmes s’expriment dans la sphère publique, je n’interviens pas – à chacune ses moyens d’expression – certaines choisissent de monter à la tribune, de montrer leurs seins, d’autres de ne pas s’exposer mais d’agir de l’intérieur pour faire évoluer le système ! Chacune est précieuse. » estime Charlotte Bartissol
« La radicalisation ? Reine Prat la revendique notamment pour les quotas car selon elle, les lignes bougent trop doucement. Elle veut que tous les postes de direction qui se libèrent dorénavant dans les festivals, les lieux culturels soient attribués à une femme jusqu’à atteindre la parité. » ajoute Florence Leclerc


L’organisation de HF

Composée d’un bureau de 4 personnes et d’un conseil d’Administration de 10 membres, tous et toutes bénévoles, l’association a mis sur pied 5 groupes de travail chargés d’organiser les conférences, les journées matrimoine, de gérer la communication et le lobbying, les relations avec la coordination nationale, de concevoir un guide des bonnes pratiques non sexistes. Ce document est un recueil de recommandations pragmatiques pour encourager la parité chez les opérateurs culturels et pour enrayer les violences sexistes. Il est enrichi de témoignages concrets, d’une boîte à outils… Il sera disponible dès mars 2022 et distribué largement à tous les professionnels et toutes les professionnelles de la culture en région Centre Val de Loire.


Et demain ?
L’association enregistre une légère amélioration de la prise de conscience des élus et des responsables culturels. Ils sont passés d’une écoute polie à un engagement plus actif avec, par exemple, une inscription aux journées du matrimoine et la compréhension des revendications d’éga-conditionnalité. Seulement nous sommes encore loin du compte. Notre mobilisation ne faiblit pas.

Décryptage

On retrouve dans l’action d’HF les grands paliers de l’empowerment avec une portée plus forte concernant le partage du diagnostic et l’intervention sociétale.
Dans un premier temps, la prise de conscience fut individuelle puis collective. Dans le milieu de la culture, les femmes éprouvaient de manière diffuse le sentiment d’être « dominées à tort » sans pour autant l’avoir objectivé. C’est ce qui fut fait par Reine Prat dans ses différents rapports. En démontrant l’injustice subie à travers le rôle annexe voire subalterne dans lequel les femmes étaient cantonnées, le rapport a mis à jour les causes profondes de leur soumission : soumission aux diktats non écrits de la domination masculine, au patriarcat, à une gouvernance biaisée.

Il a donc fallu l’énonciation de vérités statistiques pour qu’une prise de conscience soulève le monde féminin des arts et de la culture. Convaincues de la nécessité de défendre les droits des femmes dans le milieu des arts que l’on croyait pionnier dans sa manière de penser la société et d’anticiper l’avenir, les femmes se sont regroupées en une fédération HF. Vent debout contre l’invisibilité historique et actuelle des figures féminines, les membres de HF se sont retrouvées autour de valeurs partagées. Elles ont exprimé leurs colères et leurs frustrations de n’être pas traitées à l’égal des hommes. Elles dénoncent un système qui minore, néglige, efface leur apport singulier à la création sous de faux-couverts de modernité et d’inspiration. Leur lutte vise la remise en question du cadre institutionnel et de la culture dominante faits par et pour les hommes et où les femmes sont passées au second plan.


Le combat contre cette injustice et leur volonté de changement social les a amenées à acquérir les connaissances et compétences en animation de groupe, en maîtrise de plateformes web, prise de parole en public, développer un réseau, ouverture et prise de conscience aiguë des enjeux sociétaux contemporains, développement du regard critique… Les moyens mis en œuvre interpellent les acteurs culturels et l’opinion publique comme les journées du matrimoine ou l’écriture de pages wikipédia dédiées aux femmes artistes.

Elles soutiennent également le travail mené en profondeur sur le langage telle la réhabilitation du terme autrice qui existe depuis l’antiquité. Le fait d’utiliser ce terme est une manière de reconnaître une profession en tant que métier féminin et de le rendre plus légitime.
Selon la chercheuse Aurore Evain « Utiliser “autrice”, c’est permettre à la langue d’être fonctionnelle et de la débarrasser de couches de sexisme et de misogynie qui l’ont recouverte depuis trois-quatre de siècles ».7
HF interroge le fonctionnement des structures, le droit, le rôle des élites, les modes de gouvernance, elle invite à une prise de conscience et à une évolution des us et coutumes du milieu culturel notamment en publiant le guide des bonnes pratiques, en défendant les principes d’éga-conditionnalité voire la mise en place de quotas. Les interventions de HF se situent principalement dans le champ de l’empowerment sociétal. L’association contribue ainsi à la libération des femmes du carcan réducteur imposé par les institutions en veillant à une participation plus large voire équivalente des femmes, créatrices et professionnelles, au monde des arts et de la culture.

Suggestion, la démarche de HF pourrait être renforcée au niveau de l’empowerment collaboratif, par le déploiement d’une sororité, d’une entraide entre femmes créatrices. Cette mise en réseau et ce partage d’abord au sein de la communauté renforcerait la solidarité entre les membres. Cette encouragement à davantage de coopérations entre femmes passerait par une meilleure connaissance des contributions et productions culturelles des membres entre elles, dans un premier temps et dans le cadre de manifestations régulières – même si nous l’avons bien noté, HF n’a pas vocation à se substituer aux scènes locales.


HF en Centre-Val de Loire
Grande cause défendue : lutte contre les inégalités entre les hommes et les femmes dans les milieux de l’art et de la culture
Date de création : 2017
Adresses https://hf-cvl.org/ – pages Facebook : https://www.facebook.com/HFCVL

Adresse postale : La Pratique – 1 place Pillain – 36150 Vatan
Personne à contacter : Cécile Loyer , présidente c.loy@noos.fr
Nombre d’administrateurs : 10
Nombre d’adhérent.es : 60
Particularité : adapte les questions de l’égalité des genres aux milieux des arts et de la culture
Grande ambition : atteindre enfin une égalité réelle et la parité

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1- Chiffres par la suite confirmés dans les rapports de 2009 puis 2012
PRAT, Reine, Rapport d’étapes n°1. Pour l’égal accès des femmes et des hommes aux postes de responsabilité, aux lieux de décision, à la maîtrise de la représentation, Direction de la Musique, de la Danse, du Théâtre et des Spectacles, Mission pour l’égalité et contre les exclusions, mai 2006 ;
2- PRAT, Reine, Rapport d’étapes n°2. De l’interdit à l’empêchement, Direction de la Musique, de la Danse, du Théâtre et des Spectacles, Mission pour l’égalité et contre les exclusions, mai 2009.
3- “Où sont les femmes ? Toujours pas là !” étude de la Société des auteurs et compositeurs dramatiques (SACD) 2016
4- Expression empruntée à Baillargeon, Normand (2005) 2014. «Compter pour ne pas s’en laisser compter. Quelques manifestations courantes de l’innumérisme et leur traitement», dans Petits cours d’autodéfense intellec- tuelle, Lux Éditeur. p. 87-111
5- DOYON, Raphaëlle. Les trajectoires professionnelles des femmes en art dramatique, HF-IDF, 2015.
6- Inégalités entre les femmes et les hommes dans les arts et la culture – Acte II : après 10 ans de constats, le temps de l’action – Rapport d’étude – Haut conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes (2018) https://www.vie-publique.fr/rapport/37164-inegalites-entre-les-femmes-et-les- hommes-dans-les-arts-et-la-culture
7- Extrait de l’article “Autrice” : la très vieille histoire d’un mot controversé” Entretien avec Aurore Evain par Camille Renard – France Culture 14/03/2019

Marie-Georges Fayn

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prendre connaissance des règles

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