La photographie touristique est bien plus qu’un simple moyen de conserver des souvenirs de voyage. Chaque fois qu’il déclenche son appareil, le voyageur sélectionne, interprète et donne du sens au monde qui l’entoure. L’acte photographique devient alors un acte de pouvoir : pouvoir de regarder, de raconter, de montrer et parfois de transformer la réalité.
À l’échelle individuelle, la photographie peut constituer un véritable levier d’émancipation. Elle permet de développer son propre regard sur les lieux traversés, de documenter ses découvertes, de prendre conscience de son évolution personnelle et de construire un récit de soi. L’image devient alors le témoin d’une expérience, d’un apprentissage ou d’une transformation.
À l’échelle collective, la photographie offre également aux territoires et aux communautés locales un puissant outil de narration. Lorsqu’elles produisent leurs propres images, les populations peuvent valoriser leur patrimoine, rendre visibles leurs réalités quotidiennes et reprendre la maîtrise de leur représentation face aux regards extérieurs. La photographie devient alors un instrument de reconnaissance, d’affirmation identitaire et de pouvoir d’agir.
Mais cette promesse d’émancipation n’est jamais garantie. Car derrière chaque image se jouent aussi des rapports de pouvoir. Qui photographie ? Qui est photographié ? Qui décide de ce qui mérite d’être montré ? Le touriste-photographe impose parfois un regard extérieur qui objective, exotise ou fige les populations visitées dans des stéréotypes. Ce « regard formatant » — hérité d’une longue histoire coloniale de l’image — cadre l’Autre selon des attentes préconçues, effaçant la complexité des identités locales.
La photographie touristique libère-t-elle ou enferme-t-elle ? Pour répondre j’ai convoqué écrivains et chercheurs, surtout des chercheurs…
Susan Sontag : photographier, c’est s’approprier le monde
Dans son ouvrage majeur On Photography (1977), Susan Sontag analysait déjà la manière dont l’appareil photo transforme notre rapport à la réalité. Selon elle, photographier consiste en quelque sorte à s’approprier le monde. L’image devient une preuve que nous étions là, mais aussi un filtre qui s’interpose entre nous et l’expérience vécue.
Près d’un demi-siècle plus tard, son analyse résonne avec une force étonnante dans nos pratiques touristiques. Les réseaux sociaux ont amplifié un phénomène déjà observé par Sontag : la tendance à considérer les lieux comme des objets photographiques avant même de les considérer comme des expériences humaines.

Le regard touristique et la fabrication des clichés
La question de l’articulation entre photographie de tourisme et empowerment* est relativement récente dans le champ académique. Elle émerge à la croisée des études touristiques, de la sociologie visuelle, de l’anthropologie visuelle et des études post-coloniales.
Figure incontournable de la sociologie des mobilités, John Urry démontre, dans son ouvrage fondateur The Tourist Gaze (1990), que la photographie est consubstantielle au tourisme moderne. Pour Urry, le touriste ne se contente pas de voir : son regard est formaté, et l’appareil photo est l’outil qui permet de capturer et de posséder ces « sights » (sites à voir). Si Urry met en lumière les rapports de pouvoir intrinsèques à cette pratique, son analyse est souvent critiquée pour son caractère trop unidirectionnel : le touriste regarde, l’autochtone est regardé.
L’héritage colonial du regard photographique
Edward Said (1978) a révélé comment l’Occident a construit visuellement « l’Autre » à travers un regard à la fois fasciné et dominateur. Son concept d’orientalisme a été repris par des chercheurs comme David Prochaska et Ali Behdad qui ont analysé spécifiquement la photographie coloniale comme technologie de contrôle, démontrant que l’appareil servait autant à inventorier qu’à soumettre les populations colonisées.
Ces travaux fondateurs nous rappellent que chaque cadrage porte en lui une histoire de pouvoir qu’il convient de déconstruire. Le tourisme contemporain, en héritier silencieux de cette imagerie coloniale, reproduit parfois inconsciemment ces schémas de domination visuelle.
Quand les photographiés répondent : le regard inversé
La critique du travail d’Urry a ouvert la voie à des analyses plus nuancées du pouvoir. Alex Gillespie a théorisé le concept de « reverse gaze » (regard inversé). En étudiant les touristes au Ladakh, il montre que le regard de l’habitant photographié sur le touriste est un puissant vecteur d’identité. Ce regard inversé peut modifier le comportement du touriste et générer un sentiment de gêne, voire de honte, déstabilisant ainsi la relation de pouvoir asymétrique traditionnelle. Le touriste est alors « pris » dans le regard de l’autre, ce qui complexifie la dynamique de pouvoir.
La photographie comme outil d’empowerment individuel et collectif
C’est ici que la question de l’empowerment devient centrale. Des chercheuses et chercheurs montrent que la photographie n’est pas qu’un outil de domination ; elle peut être une ressource pour les communautés locales.
Nika Balomenou est l’une des figures de proue de cette approche. Spécialiste de la sociologie visuelle et du tourisme, elle s’intéresse aux images générées par les participants. Son travail, mené avec Brian Garrod, montre que lorsque ce sont les habitants qui prennent la photo (et non plus le touriste), ils peuvent exprimer leur vécu, leurs préoccupations et leur identité. La photographie peut ainsi « mobiliser des espaces d’autonomisation, d’indépendance et d’autodétermination pour les communautés locales ».
Caroline Wang et Mary Ann Burris ont développé la méthode du « photovoice ». Bien que née en santé publique, cette méthodologie est aujourd’hui largement utilisée en tourisme. Elle consiste à donner un appareil photo à des membres de communautés marginalisées pour qu’ils documentent leur réalité et deviennent des acteurs du changement.
Fabienne Joliet applique cette approche au contexte inuit, montrant comment la participation photographique permet aux communautés autochtones de reprendre le contrôle de l’image de leur territoire face aux représentations touristiques occidentales.
Lynette Smith, photographe et coach, a développé une approche d’empowerment photography où l’autoportrait guidé permet aux individus de se réapproprier leur image, de traverser des transitions de vie et de cultiver une confiance durable en se regardant avec bienveillance.
Cristina Nuñez a théorisé le Self-Portrait Experience comme méthode thérapeutique, démontrant que la pratique régulière de l’autoportrait favorise l’exploration identitaire et la guérison émotionnelle.
Les limites : narcissisme, selfie et nouvelles formes d’enfermement
Tous les usages de la photographie touristique ne sont cependant pas vertueux. Le risque de cette centration sur soi réside dans ce que les chercheurs nomment le « tourisme narcissique » : le voyageur ne regarde plus le paysage pour lui-même mais uniquement comme toile de fond instagrammable, réduisant patrimoines culturels et sites naturels à de simples décors validant son image personnelle.
Konstantinos Kalantzis, dans son ethnographie de la Crète, explore l’ambivalence de la photographie. Il montre qu’elle peut être à la fois un outil d’autonomisation (en permettant aux communautés de se réapproprier leur image) et un vecteur d’assujettissement (en les enfermant dans des stéréotypes attendus par les touristes).
Deux études récentes illustrent cette dérive :
L’effet d’ombrage de l’attraction : Christou, Farmaki, Saveriades et Georgiou (2020) démontrent que les touristes ont tendance à se capturer eux-mêmes (ou principalement eux-mêmes) dans leurs selfies de voyage tout en excluant les attributs de la destination ou en les reléguant sur le côté — un phénomène qu’ils nomment « attraction-shading effect » (Journal of Hospitality and Tourism Management).
La « selfification » du paysage : Cristina Enache et Iulia Floroiu (2019) analysent comment le consommateur d’espace millénial transforme le paysage urbain ou naturel en simple décor pour autoportrait, réduisant l’environnement à un accessoire de mise en scène identitaire sur les réseaux sociaux.
Cette instrumentalisation transforme l’expérience du lieu en performance identitaire, où la destination n’existe plus que pour confirmer un récit de soi préfabriqué, appauvrissant ainsi la rencontre authentique avec l’altérité.
Conclusion : les conditions d’un empowerment par la photographie touristique
Ni outil miraculeux ni instrument de domination absolu, la photographie touristique est un espace de négociation du pouvoir. L’empowerment par l’image n’est pas automatique : il suppose des conditions précises. D’après l’ensemble des travaux mobilisés, trois conditions semblent essentielles :
La réciprocité du regard : il ne s’agit plus seulement de photographier, mais d’être conscient du regard de l’autre et de la dimension relationnelle de l’acte photographique.
La reddition du contrôle : l’empowerment est à l’œuvre lorsque les communautés locales deviennent sujets de leur propre représentation (photovoice, autoportrait).
La résistance à la performance narcissique : éviter que la destination ne devienne un simple décor pour selfie impose un effort de décentrement, une attention au monde et à l’autre.
Marie Georges Fayn
*EMPOWERMENT au sens individuel de conscientisation, de libération et d’autonomie
Marie-Georges Fayn
BIBLIOGRAPHIE
Balomenou, N., & Garrod, B. (2014). Using volunteer-employed photography to inform tourism planning: The case of the ‘invisible’ disabled. Tourism Management, 44, 73-84.
Behdad, A. (2016). Camera Orientalis: Reflections on Photography of the Middle East. University of Chicago Press.
Christou, E., Farmaki, A., Saveriades, A., & Georgiou, M. (2020). Travel selfies on social networks, narcissism and the ‘attraction-shading effect’. Journal of Hospitality and Tourism Management, 42, 108-117.
Enache, C., & Floroiu, I. (2019). Selfie-fying the landscape: Space awareness through social media. Journal of Urban Culture, 7(2), 45-59.
Gillespie, A. (2006). Tourist photography and the reverse gaze. Ethos, 34(3), 343-366.
Joliet, F. (2013). L’image participative au service du développement local et de l’empowerment des communautés inuit. Études/Inuit/Studies, 37(2), 135-158.
Kalantzis, K. (2019). Tradition in the Frame: Photography, Power, and the Cretan Imaginary. Indiana University Press.
Nuñez, C. (2017). The Self-Portrait Experience: A Therapeutic Method. Self-Portrait Experience Editions.
Prochaska, D. (1991). The archive of the colonial photograph. History of Photography, 15(4), 291-303.
Said, E. W. (1978). Orientalism. Pantheon Books.
Smith, L. (2014). Empowerment through the lens: A practice-based approach. Journal of Therapeutic Photography, 2(1), 22-34.
Sontag, S. (1977). On Photography. Farrar, Straus and Giroux.
Urry, J. (1990). The Tourist Gaze: Leisure and Travel in Contemporary Societies. Sage Publications.
Wang, C., & Burris, M. A. (1997). Photovoice: Concept, methodology, and use for participatory needs assessment. Health Education & Behavior, 24(3), 369-387.




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