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Liban #1 : le pouvoir d’agir de la société civile contre l’effondrement

Guerre, corruption endémique, catastrophe accidentelle … De tous les maux qu’a connus le Liban, aucun ne l’a autant déstabilisé que la déliquescence de son État et de sa classe politique. Cette crise à la fois structurelle et conjoncturelle (politique, économique, financière, alimentaire, énergétique) conduit le pays à la ruine et à la famine. Survivre dans cette nation en déroute, à deux doigts du black-out, est devenu un défi quotidien. Bien qu’affaiblie par les multiples pénuries (électricité, essence, médicaments, eau potable,…) la société civile déploie un pouvoir d’agir qui empêche le chaos total. Quelle forme prend l’empowerment collectif dans un pays à l’agonie ? Comment les citoyens s’en emparent-ils ? En sympathie avec une population en souffrance, Selfpower community consacre une série d’articles aux initiatives portées par des femmes et des hommes qui refusent de baisser les bras. Le dossier débute par l’interview de May Hazaz, PhD spécialiste du travail social et auteure d’une thèse sur le processus d’empowerment[1].

©May Hazaz

« Ici on manque de tout, on préserve l’essence pour les déplacements urgents.

Les pénuries qui se font chaque jour plus inquiétantes pourraient me désespérer mais j’ai connu 17 années de guerre civile, j’ai vu les bombes exploser devant moi.

Je sais que ma vie ne m’appartient pas. Je prie, je suis en paix pour moi-même mais j’ai peur pour l’avenir du Liban. »

Fervente défenseure de l’engagement civique May Hazaz évoque avec lucidité l’effondrement de son pays. Malgré son inquiétude, elle voit dans la mobilisation des ONG et les prochaines élections les raisons de ne pas désespérer.

Quelle est votre analyse de la situation ?

May Hazaz :  Les écoles, les universités commencent à fermer leurs portes, 50 ou 60% de la population vit sous le seuil de pauvreté. L’argent placé à la banque peut disparaître du jour au lendemain. C’est surréaliste ! Les gens en arrivent à se tuer pour quelques litres d’essence. Ceux qui ont les moyens s’en vont à l’étranger ou y envoient leurs enfants. Nombre de personnes décèdent par manque de médicaments et de soins… Le pays se vide de ses cerveaux et de sa main d’œuvre. Le Liban va devenir un pays de personnes âgées. Cette tragédie est le résultat d’une lente dégradation qui remonte à la fin de la guerre, dans les années 90. Depuis, on subit les mêmes politiciens, les mêmes clans de vieux. Ceux-là mêmes qui ont très mal géré le pays, ont détourné les aides, ont volé l’argent dans les banques, distribué des milliers d’emplois de complaisance. Ici, la corruption se pratique à grande échelle, elle n’est pas le fait de certains ministres mais généralisée à tous les niveaux. Le pire est que, même arrivé à ce point de rupture, à ce désastre matériel et moral, le pouvoir est incapable d’abandonner ses privilèges pour un partage raisonné des ressources. Cette classe dirigeante qui se protège a du mal à concevoir que sur son sol des personnes meurent de faim tous les jours. 

Dans ces conditions extrêmes, que peut apporter l’empowerment collectif citoyen ?

M.H. D’abord, ma définition de l’empowerment : je l’associe au Développement du Pouvoir d’Agir (DPA), qui se déploie selon trois niveaux. Le premier, le pouvoir endogène, est un pouvoir que vous ne pouvez pas acquérir. Il est en vous et il se manifeste à travers des sentiments d’estime de soi, de conscience critique, de confiance dans ses compétences et savoirs propres. Mais si vous vous limitez au stade individuel vous allez concentrer tout le pouvoir entre vos mains, vous devenez un despote et votre seul souci est de mener les choses comme vous l’entendez. C’est pourquoi le niveau personnel doit s’inscrire dans une dynamique de groupe.

Le second niveau est interpersonnel : des personnes confrontées à une même situation d’impuissance, d’oppression de discrimination font communauté et se mobilisent pour ne plus subir. Elles échangent, s’organisent et décident ensemble des stratégies et des moyens à mettre en œuvre. Mais cela ne suffit toujours pas, car le risque est de tomber dans le communautarisme et de privilégier les personnes relevant d’une même appartenance confessionnelle et partisane aux dépens des autres. C’est le travers dans lequel est tombé le Liban. C’est là que l’on trouve le troisième niveau pour éviter les clivages qui fracturent la société, le niveau socio-politique, celui de l’engagement au service du bien commun, utile à tous.
Pour sauver notre pays, notre seule voie de salut est de revenir à notre identité première libanaise et mettre au second plan nos discordes confessionnelles et partisanes. Nous devons nous penser libanais en premier sinon nous pourrions disparaître en tant que nation indépendante. Il faut s’appuyer sur ce qui nous rassemble, notre géographie, notre patrimoine, nos paysages, notre culture d’ouverture et d’acceptation de l’autre dans sa différence.

De gauche à droite, Khalil Gibran (1883 – 1931), auteur du Prophète (1923), poète et écrivain, philosophe et peintre a le mieux décrit la réalité Libanaise. – Feyrouz (1934), une des plus célèbres chanteuses dans le monde arabe – Les trois frères Rahbany, Assi (1923 – 1986), Mansour (1925 – 2009),  Elias (1938 – 2021), les plus grandes références musicales et théâtrales du Liban ©wikipedia, bataclan, ouvrage d’Henry Zgheib

Je pense à Feyrouz, aux frères Rahbany, à Khalil Gibran. Je pense aussi aux hommes politiques qui ont voulu unifier le Liban, Moussa Sader, Rafiq Hariri, Bachir Gemayel. Tous trois ont été lâchement assassinés parce qu’il y a autour de nous des régimes et des forces internationales qui jouent contre nous et qui ne veulent pas de ce Liban-là. Il n’empêche, les tentatives d’unité, même si elles n’ont pas abouti, ont eu le mérite de tracer une autre voie politique : celle de l’intérêt supérieur du peuple libanais et de ses citoyens. Déclinées sur le terrain ces valeurs humanistes inspirent les initiatives de la société civile. Elles sont portées par des mouvements d’entraide apolitiques, aconfessionnels, non sectaires, non racistes. Ils s’appellent Arc-en-ciel, Message de paix, Offre Joie, Beit el Baraka, Live Love Beyrouth, Eltizam …  Plus d’une centaine d’organisations à vocation sociale, économique, culturelle tente de résoudre les problèmes du quotidien des libanais. Elles partent de la réalité des gens, de leurs besoins en lait, en médicaments, en fournitures scolaires…Très pragmatiques dans leur approche, elles ont pu, grâce à leurs savoirs et leurs compétences, rassembler des ressources nécessaires notamment en faisant appel aux fondations internationales et mener des actions très concrètes. Mon espoir repose sur ces alliances ONG-instances internationales, seul moyen de stopper le génocide quotidien du peuple libanais. 


Processus d’empowerment : les déterminants individuels
Mes travaux et mon expérience m’ont permis d’identifier un certain nombre de critères individuels qui favorisent l’engagement 
dans un processus d’empowerment, à savoir : posséder des connaissances en droit, en politique et être capable de développer
une conscience critique. Reste que faire preuve d’indépendance d’esprit n’est pas chose aisée dans notre société tant 
nous sommes victimes de désinformation. Savoir écouter les autres tout en étant capable d’avoir sa propre lecture de
la réalité reste un exercice difficile. 
L’estime de soi, la confiance en soi sont des sentiments qui renforcent l’empowerment car ils font obstacle à l’autodépréciation. 
Or, beaucoup de personnes au Liban ne croient plus en eux-mêmes, ne parlent plus à leurs voisins parce qu’ils ont honte 
de leurs conditions de vie. 
L’empowerment est aussi facilité par les dispositions altruistes des personnes. Les capacités d’empathie et de communication
interpersonnelle se pratiquent à tous les niveaux, au sein de sa famille, de son travail, dans son immeuble et son quartier. 
En jouant le rôle de médiateur et d’intermédiaire, on rend la vie collective plus harmonieuse. L’empowerment suppose aussi 
d’avoir le courage de dire ouvertement la vérité, de nommer les problèmes et leurs causes. Enfin, pour agir il faut savoir 
prendre des décisions : nombre de projets sont mis en échec à causes des hésitations et des reports successifs.          
May Hazaz

Et au niveau socio-politique ?

M.H. Je crois en la tenue d’élections législatives et présidentielles sous le contrôle des Nations Unies. Si on arrive à éviter la corruption et l’achat des voix, ce sera un raz de marée en faveur d’un changement radical pour plus de solidarité ; il y a eu tant d’humiliations ! C’est un défi que les Libanais peuvent relever car ce sont des citoyens résilients. Notre territoire fragile a connu plus 6 000 ans d’invasion quece soitpar les égyptiens, les perses, les ottomans-turcs, les syriens et les israéliens … Mais un beau jour l’envahisseur s’en va. Aujourd’hui, c’est notre ennemi intérieur que nous devons affronter et je formule le vœu que nous puissions nous relever ensemble pour bâtir notre avenir collectivement – ce qui veut dire un nouveau gouvernement, une nouvelle constitution…

Aux côtés des ONG’s issues de la société civile et des figures montantes indépendantes élues à la tête des syndicats et des ordres, des mouvements politiques œuvrent dans l’ombre. Ils réunissent des femmes et des hommes, jeunes, compétents, honnêtes et maîtrisant les nouvelles technologies. Leur objectif premier : Que le Liban recouvre sa souveraineté et son indépendance tout en restant fidèle à ses racines arabes et ouvert sur le monde moderne ! Cette nouvelle force qui émane du terrain est en train de transformer notre société en profondeur. 

Propos recueillis par Marie-Georges Fayn


[1] May Hazaz, née le 5/12/1948 à Beyrouth, a débuté sa carrière en tant qu’assistante sociale. Titulaire d’un doctorat en travail social de l’Université Laval, elle a consacré sa thèse a l’ « Etude du processus d’empowerment dans un contexte de guerre : cas de femmes libanaises issues des milieux défavorisés » (2007). Elle a occupé le poste de professeur-chercheure durant plus de 30 ans à l’université St Joseph (USJ) et à l’Université Saint-Esprit de Kaslik (USEK) et mené des recherches internationales sur la problématique de la toxicomanie avec la FIUC (Fédération internationale des universités catholiques dont le siège est à Paris. Élue directrice pour trois mandats (1998-2014) de l’École Libanaise de Formation Sociale (ELFS), elle a mis en place des programmes universitaires dédiés à l’engagement civique. May Hazaz a co-fondé les Chroniques Sociales, une revue française / anglaise / arabe sur les questions de travail social. Elle vient d’être nommée directrice honoraire de l’École Libanaise de formation sociale de l’université St Joseph et compte parmi les membres actifs de l’ONG Caritas.

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