Julie face à son miroir
JULY EN TENUE DIPLOMEE FACE A S0N MIROIR (voix off en coulisse fait le miroir un peu moqueur).
Décor : miroir en face à face avec July
July : Hier sur le plateau de Topfocus, aujourd’hui devant mon miroir – c’est mon heure de vérité. Après 20 ans de télé, j’en pouvais plus, les invités me filaient la migraine sans compter la chaleur tropicale des projos – Ah j’en ai soupé – C’était bien que j’arrête – Du coup ça me laisse plus de temps pour la fac – J’ai explosé la moyenne d’âge des doctorants ! master recherche à 54 ans, soutenance de thèse à 58.
MIROIR En aparté : Il était temps ! La fac c’est pas une maison de retraite !
July : Merci mais c’est pas pour les ados non plus ! En général les thésards approchent la trentaine… C’est pas jeune, jeune tout ça, mais, là quand même, près du double ça fait mal. Le must c’est avec ma directrice de thèse… le même âge que moi. « Cherchez l’erreur » que je lui ai dit et ça nous a fait bien rire, style pied de nez aux stat. Finalement c’est agréable d’être un OVNI – Les autres ne savent comment t’aborder.
Je me souviens une fois, comme j’avais le privilège d’avoir deux directeurs de thèse, elle et un talentueux jeune professeur qui aurait pu être mon fils et le sien aussi d’ailleurs, bref, on devait se voir pour valider le passage obligé de ma revue de littérature. Il s’agit de répondre à la question « Qu’est-ce que la science a déjà produit sur ton sujet de thèse ? » Dans mon cas c’était une colle à 150 000 réponses. Une exégèse puissance 1000. Alors pendant 8 mois, j’ai ingurgité une quantité impressionnante d’articles en anglais, que même un anglais n’aurait pas comprises. Résultat, j’avais me semble-t-il, pondu une belle synthèse
Miroir : l’autosatisfaction n’est pas le moindre de tes défauts – faut reconnaître
July : Vrai c’est comme ça qu’on fait carrière mon p’tit ! mes directeurs devaient juste me donner quelques indications pour poursuivre mon étude. Mais, oh surprise ! En matière de commentaires, chacun y a été de son petit couplet et j’ai eu droit à des annotations à chaque paragraphe. Jamais, je n’avais vu des gens maîtriser aussi bien la fonction révision de word. J’en croyais pas mes yeux ! D’habitude c’est moi qui corrige, qui biffe et raye.
MIROIR en En aparté : Bien fait – Juste revanche de la vie ma vieille
July : Ma prose était devenue comme une dentelle noire et rouge, j’étais en train de prendre 6 mois de correction dans la vue. Autant dire qu’il fallait tout refaire : MES VACANCES BOUSILLEES ! Après une telle séance, tu te rejoues la scène et tu décodes. Moi qui trouvais leur tandem sympa, après un choc pareil, j’ai vu clair dans leur jeu. Le même fonctionnement que le gentil et le méchant dans les interrogatoires des flics ; Je tiens peut-être là un nouveau concept d’interview télé – l’invité arrive en costard 3 pièces ou tailleur CHANEL et sort en string – Chaque réponse langue de bois et hop une fringue ! Faudra tester…
Un jour, j’en ai parlé au jeune directeur de thèse qui me demande « Mais de nous deux qui est le méchant ?» « Devinez » que je lui envoie. Parce qu’il m’en a filé des corrections par tombereaux celui-là ! Et encore, j’ai appris à me maîtriser. Une nuit j’ai même rêvé que j’entrais dans leur bureau armée d’une batte de baseball pour régler le problème une bonne fois pour toute. Leur demander, de maître à élève, si vraiment ils n’avaient rien d’autre à foutre dans la vie que de corriger ma thèse pendant des heures ! De manière subtile, j’ai diagnostiqué chez eux un fond de sadisme – Ben, tu le crois ça : ils font les étonnés ! Ils sont convaincus que c’est pour notre carrière, encore que dans mon cas, ma carrière… elle est plutôt derrière moi. Il faut du recul, beaucoup de recul pour percevoir la dimension pédagogique de l’exercice. Seulement sur le coup c’est hyper raide !
Le bon côté, c’est que nous y passons tous, ce qui fait qu’il y a une coalition : doctorants versus prof. Comme au collège ! Et cette solidarité-là, je l’ai savourée. J’ai retrouvé les camaraderies des bancs d’école, les discussions, la déconne. Je me suis sentie rajeunie.
Miroir en En aparté : Rajeunie tout en prenant de la bouteille si je peux me permettre
July : Trop aimable ! le sadisme n’est pas que chez les profs, pas vrai miroir !
L’autre fois, un nouveau doctorant vient me voir et me demande comme ça tout de go « Pourquoi t’as décidé de faire une thèse à ton âge ? POURQUOI T’INFLIGER CETTE PEINE ? alors que, comme tu le dis, tu es en fin de carrière ? Tu serais pas un peu maso quelque part ?
A voir… Mais peut-être aussi qu’une fois arrivé tout en haut du toboggan de la vie, en fin de parcours professionnel, on a tendance à se laisser couler tranquillement sur la rampe de la pré-retraite jusqu’à la dernière sortie ? Comme ça doucement, bien assis, bien posément, on glisse tout en bas, les pieds en avant. Alors, ça m’a inquiétée – pas le toboggan, j’adore ça surtout quand on arrive à prendre une belle vitesse. Non, c’est la trajectoire hyper prévisible, cette descente programmée, cette chute contrôlée seulement par le frottement du corps dans le goulot prévu pour. Bah, j’aime pas cette sensation, j’aime pas non plus, le côté inéluctable de la dégringolade. Alors j’ai opté pour les montagnes russes, plus fun ! et je me suis lancée à l’assaut d’un nouveau sommet ! Non sans suer-souffler parce qu’il en faut de l’énergie pour grimper ce pic de thèse. Mais arrivée en haut, la vue est splendide.
Tu crois que tu t’es usée les yeux sur ton ordi mais en réalité t’as aiguisé ton regard et élargi ton horizon. En prime tu éprouves de la joie. La joie d’avoir franchi les obstacles d’un parcours initiatique et mine de rien, c’est encore meilleur quand tu es quinquas. T’as l’impression d’avoir eu droit à du rab !
ELLE SAISIT UN MICRO FICTIF ET S’ADRESSE AU PUBLIC
« Madame, Monsieur,
Je vous ai réuni aujourd’hui pour vous dire combien les quinquas ont beaucoup à apporter à la science. Because quelqu’un d’expérimenté va plus vite, va plus loin, ose plus, est plus libre, plus serein et… apporte une bouffée d’air salutaire aux rigidités universitaires. J’insiste : du fait de leur ancrage dans le vrai monde, les étudiantes et étudiants d’âge avancé… heu… moyen apportent une approche pragmatique, des réseaux et une énergie étonnante. Alors quand j’entends dire que la recherche n’intéresse pas assez de monde. Peut-être faudrait-il l’ouvrir à cette génération qui s’autocensure parce qu’elle croit que c’est seulement une affaire de jeunes ? En devenant intergénérationnelles, les universités, berceaux des savoirs, trouveraient là l’occasion de se mettre en conformité avec la réalité sociétale ? Je vous remercie »
ELLE FAIT SIGNE DE CALMER LES APPLAUTISSEMENTS
July : Pourquoi tu ris miroir ? T’aimes pas mon couplet sur l’accès à la culture scientifique des middle age ?
Miroir : Dis la vérité vraie, dis pourquoi tu t’es lancée dans l’aventure ? Assume-le pour une fois ! Crache ta Valda !
July : Alors c’est vrai ! C’est l’histoire d’un amour d’adolescente réapparu dans ma vie au pire moment, en pleine saison d’une libido en feu attisée par le démon de midi – CHAUD DEVANT ! – il n’en fallait pas plus pour raviver une flamme et incendier la maison. Mon surmoi a repéré le danger et il a mis au point une riposte imparable. Ils ont deviné que seule une obsession plus grande pouvait éviter la déflagration. D’où un beau matin le réveil avec cette pensée entêtante et saugrenue : Tiens, si je faisais une thèse ? Oui bonne idée pourquoi pas ? Et toc, c’est comme ça que l’improbable initiative a vu le jour.
Miroir – la thèse comme tue-l’amour quoi ! une version soft du divorce ; Alors qu’est ce qu’il en reste au final ?
July : Et bien justement c’est devenu un reste…qui a peu à peu disparu, chassé par l’hyper concentration nécessaire à la ponte des pages – j’ai appris à serrer les dents
Miroir en En aparté : Serre pas les dents trop fort à ton âge parce qu’elles risquent de péter.
July : C’est gentil de t’inquiéter pour mon sourire
PAF JULY EXPLOSE LE MIROIR.
July : T’inquiète mon sourire va bien
Son : le miroir se brise
Marie-Georges Fayn
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