Faire ensemble ensemble : l’empowerment au féminin en Guadeloupe

A l’occasion de son passage en Guadeloupe, Selfpower-community est allé à la rencontre de l’antenne régionale du mouvement féministe “solidarité femmes”. Pourquoi promouvoir l’empowerment des femmes dans une société matriarcale ? Réponse de Martine Noël, vice-présidente du mouvement…

Martine Noël : Au-delà des apparences, la situation des femmes guadeloupéennes est complexe. Depuis mon arrivée à Basse-Terre en 1987 et aujourd’hui encore, je constate que les femmes endurent la violence et la négation de leurs droits ; un trait commun que l’on retrouve dans tous les milieux et sous toutes les latitudes. Leurs témoignages me confortent dans mon engagement. En les écoutant je me suis toujours demandée comment elles arrivaient à tenir, à ne pas fuir, à ne pas tout abandonner ?

Il faut du courage pour dénoncer la violence intra familiale. Une fois la situation exposée, il faut encore du courage pour quitter la maison. D’autant plus lorsqu’on habite une île. Partir pour aller où ? Comment faire quand on n’a pas de voiture ? Une femme avec ses trois enfants et ses valises ne se sentira pas en sécurité à l’arrêt d’un bus aux horaires aléatoires, dans un quartier où tout le monde se connaît.

Et puis en Guadeloupe, comme partout ailleurs, les traditions et les tabous ont la vie dure. Ici on accuse volontiers la malveillance ; un sentiment trouble où percent des réminiscences de ces croyances qui empêchent les femmes de prendre en main leur destin et auquel s’ajoute le poids de l’histoire. De manière pernicieuse, l’esclavage et la colonialisation ont vicié les relations d’autorité. Ces cicatrices affleurent dans le tissu social et rendent plus difficile l’émancipation et l’évolution sereine des femmes. 

En Guadeloupe, des milliers de femmes victimes de violence

Selon les statistiques de la police et de la gendarmerie, en 2019, plus de 2 000 femmes ont été victimes de violences (viols, coups, menaces, chantages, harcèlements sexuels, séquestrations, tentatives de meurtres) sur une population de près de 400 000 habitants. En 2020, du fait de la crise sanitaire, les autorités ont constaté une recrudescence des agressions[1]. En 2019 et en 2020 combien de femmes ont été accompagnées par votre association ?

M.N. : Face à de telles urgences, soit on est attentiste, soit on se dit ‘’parlons nous, regardons nous’’[2] et agissons. Les filles sont éduquées pour ne pas faire trop de bruit, pas trop de vague et  ne pas prendre trop de place. Elles sont conditionnées à une forme de rivalité entre elles. Aujourd’hui, il faut apprendre à rompre avec ces diktats pour construire un lien de sororité. J’ai appris à écouter les femmes et je reconnais leur détresse ce qui conforte mon engagement féministe.

J’ai toujours eu une fibre militante. J’ai débuté ma carrière au sein du service de la délégation des droits des femmes d’île de France, antenne départementale du ministère éponyme. Ce poste m’a aidée à comprendre le fonctionnement de la société française, les relations de pouvoir, le formatage social et culturel. C’est aussi un très bon observatoire pour repérer les failles des institutions. Par la suite, j’ai toujours travaillé dans le milieu associatif. D’abord en tant que directrice de l’association « Agir », pour la réinsertion des sortants de prison, durant 7 ans. Puis j’ai dirigé l’association « Initiative éco ». Là, j’ai participé à la création d’un centre d’hébergement pour les femmes victimes de violences.

Enfin en 2017, j’ai co-fondé « Solidarité femmes de Guadeloupe (SFG) »[3] avec un groupe de femmes et d’hommes motivé-es pour aider les femmes à acquérir leurs droits et l’autonomie et proposer un accompagnement sur l’égalité des chances. Aujourd’hui SFG bénéficie du soutien de 50 adhérents-es.

En Guadeloupe le secteur associatif est très vivant et actif. Les acteurs de terrain privilégient les convergences et mutualisent leurs savoirs. Nous « faisons ansanm,ansanm » comme l’énonce un proverbe créole.

Pour se reconstruire, les femmes victimes de violence doivent suivre un programme personnalisé ©SFG

Soutenir et écouter les femmes victimes de violences, c’est comprendre qu’elles ont été bafouées et qu’elles ont besoin de se reconstruire. Pour cela, elles doivent suivre un programme personnalisé afin de se réinsérer pleinement dans la société et de redevenir des personnes à part entière. Concrètement nous avons mis en place des ressources et des compétences : l’accueil téléphonique, l’écoute active pour évaluer les soutiens nécessaires. Ensuite, nous avons établi des conventions avec les associations partenaires pour que des professionnels puissent prendre le relais, une psychologue du service de prévention, des juristes de Guadav (association d’aide aux victimes). Quand la situation l’exige nous sollicitons le 115 « veille sociale »pour une orientation vers un hébergement d’urgence.

La dernière action est l’orientation d’un groupe de femmes étrangères vers la plateforme Babbel pour qu’elles apprennent le français, grâce à un partenariat avec notre Fédération Nationale Solidarité Femmes.

Comment contribuez-vous à la transformation de l’image que les femmes ont d’elles-mêmes et du regard de la société ?

M.N. : Notre engagement contre les violences faites aux femmes nous amène à réaliser des actions de sensibilisation dans les collèges et lycées, au plus près des jeunes pour casser les stéréotypes, rappeler les droits de la femme et leur rôle singulier dans la société. La jeunesse doit s’approprier ce combat.

Nous diffusons nos messages lors de manifestations qui interpellent et qui suscitent le débat.

Nous veillons également à multiplier les moments de rencontres autour de thématiques de santé, comme « tèt beyn maré». Ces journées comprennent un volet exposition comme “Un visage, une vie”, création de Stéphane Alunno et Mathieu Aglossi (portraits de femmes) , des ateliers d’écriture ,des ateliers de bien-être sur le sîte de la « Souvenance » maison de Madame Simone Schwarz-Bart, autant d’occasions d’affirmer l’originalité de la création féminine et de valoriser les figures référentes que sont  par exemple Stéphanie Mulot ,docteure en anthropologie sociale ,et Clara Palmiste ,docteure en histoire et civilisation.

Un de mes plus beaux souvenirs féministes, un 25 novembre à Basse-Terre, nous étions nombreuses à déposer une gerbe de fleurs au monument aux morts à la mémoire de la femme du soldat inconnu !!!

Pour le 8 mars 2021, SFG a participé à une marche solidaire pour les droits des femmes avec les acteurs de Basse-Terre. L’association est  intervenue au collège Rémy Nainsouta pour présenter l’exposition « l’égalité ce n’est pas sorcier » .

Nous allons aussi à la rencontre des femmes lors de permanences tenues dans les commerces ; rares lieux de socialisation où les femmes ne subissent pas d’emprise. Pour ce faire nous souhaitons développer un partenariat avec la chaine Carrefour.

Ces actions d’information, d’éducation et d’accompagnement requièrent des ressources. Nous avons la chance de bénéficier de locaux mis à disposition par les municipalités de Saint Claude et de Basse-Terre. Quant aux financements, ils sont obtenus dans le cadre d’appels à projets mais ces programmes institutionnels sont aléatoires. Nous consacrons beaucoup de temps à la rédaction de soumissions, quand nous ne sommes pas retenues, c’est un investissement à fonds perdus. Les relations entre le monde associatif et les institutionnels sont complexes. Ces structures délèguent la réalisation de leurs politiques aux associations et génèrent ainsi une dépendance financière.

Un combat sans fin pour les femmes et pour les groupes minoritaires.

La crise sanitaire a mis à l’honneur les métiers de l’ombre, caissières, auxiliaires de vie. Ces emplois peu rémunérés, principalement tenus par des femmes sont des illustrations frappantes du traitement différentiel des sexes.

M.N. : Avec Solidarité femmes, nous sommes engagées dans une lutte sociétale pour faire évoluer les mentalités, revendiquer une égalité de traitement, un salaire égal, dénoncer les violences et les discriminations. Au-delà, nous intervenons pour que les visions féministes soient davantage intégrées aux questions socio-politiques, économiques et culturelles. C’est un combat sans fin porté au niveau local et mondial.

Les femmes demeurent le corps social qui rencontre le plus d’obstacles sur la voie de l’intégration (Dedieu, 2011). Leur émancipation est un bon révélateur de l’état de santé de la démocratie. L’empowerment des femmes est d’ailleurs retenu comme un marqueur d’une égalité politique plus large, étendue à tous les groupes sociaux minoritaires (Alexander, 2017).

Fiche de présentation

Solidarité Femmes Guadeloupe

Grande cause : Lutte contre les violences, les discriminations et l’exclusion des femmes
Date de création : 2017
Adresse : https://www.facebook.com/Solidarit%C3%A9-Femmes-De-Guadeloupe-110707919454043/
Personnes à contacter : Berthe-Aimée Farnabe (Présidente) Martine Noël(vice-Présidente) Maryse Demonio (secrétaire)
Contact : solidaritefemmes971@gmail.com
Particularité : engagée auprès des jeunes générations pour les sensibiliser aux droits des femmes
Nombre d’adhérents : 50
Nombre moyen de femmes soutenues par an : 80
Association subventionnée par les services de l’Etat (ARS, DJSCS, DRFE) et les collectivités locales.
Prochain rendez-vous : Rencontre avec les étudiants de la fac de Saint-Claude, projet « paroles croisées » – 3ème trimestre 2021

Décryptage

Les différentes étapes du processus d’empowerment [4] jalonnent le parcours de vie de Martine Noël . Sa compréhension critique des dysfonctionnements de la société se construit dès sa jeunesse et s’affirme eu cours de ses expériences professionnelles. Puis arrive le moment où elle éprouve la nécessité d’organiser un mouvement spécifiquement dédié aux femmes victimes de violence. En abordant la société à travers le prisme des inégalités entre les sexes et de la violence au sein des foyers, Solidarité Femmes intervient aux niveaux familial et sociétal. A l’écoute du désarroi des jeunes-filles, des épouses et des mères, l’association met en place des solutions pour que les femmes reprennent pied, sortent des situations d’infériorisation et construisent leur projet de vie.

De nombreux services proposés aux femmes sont déployés en partenariat avec les autres structures d’aide. La tâche est immense et les moyens limités n’empêchent pas l’association d’intervenir à la fois dans l’urgence pour soulager la détresse et sur les causes profondes du mal. Ainsi, elle participe à une réflexion sur un projet de société porté par un autre collectif local Koumbit Fanm Karayib[5] qui promeut l’égalité entre les femmes et les hommes. Le groupe se mobilise pour que les perspectives féministes et les particularités des conditions d’existence des femmes soient intégrées aux questions politiques, culturelles, sociales et économiques ; la pleine reconnaissance de la place de la femme est un préalable à l’avènement d’une société plus juste.

Marie-Georges FAYN

Bibliographie

Alexander, A. C., Bolzendahl, C., & Jalalzai, F. (Eds.). (2017). Measuring Women’s Political Empowerment across the Globe: Strategies, Challenges and Future Research. Springer

Dedieu, S. D. (2011). Les femmes et la discrimination: dépression, religion, société. Odile Jacob.


[1]Les statistiques 2020 ne sont pas encore diffusées

[2]Extrait de l’hymne des femmes créé collectivement en mars 1971 par des militantes féministes à Paris. Ce chant est devenu l’emblème du Mouvement de libération des femmes (MLF) et des luttes féministes francophones.

[3]Solidarité femmes Guadeloupe est affiliée depuis 2018 à la Fédération Nationale Solidarité Femmes https://www.solidaritefemmes.org/

[4]Empowerment – Selfpower community (selfpower-community.com)

[5]https://www.facebook.com/Koumbit-FANM-Karayib-101670038524163